Amélie de Grandchênaie était de ces familles nobles désargentées qui avaient su éviter la ruine en abandonnant les luxes superflus et en adoptant une vie relativement simple. La noblesse
subsistait dans le nom et la mémoire, et l’on s’accommodait fort bien de cette jeune république. Agée de vingt ans, Amélie n’était pas encore mariée, sa famille cherchait un bon parti. Deux
prétendants étaient en lice, et la courtisaient, éperdus de ses boucles brunes, de ses yeux vert céladon et de son sourire ingénu.
Louis Chastier était un grand gaillard aux courts cheveux blonds et dont les yeux noirs semblaient vous sonder par leur gravité, issu de la petite bourgeoisie, il avait vingt-deux ans et aucune
envie de reprendre la banque familiale ; Etienne Vigoroux, brun de poil et d’iris, avait vingt-trois ans et travaillait chez un marchand de tissus renommé, les Grandchênaie penchaient secrètement
pour lui, malgré sa roture. Tous deux, rivaux sans bêtise, s’estimaient mutuellement, et s’ils espéraient bien entendu être l’élu, ils savaient gré à l’autre de pouvoir être bon mari pour la
jeune fille.
Or, Amélie aimait pareillement ces deux jeunes hommes, et ne pouvait se résoudre à choisir, à faire le bonheur de l’un et par là le malheur de l’autre. Sans malice, elle le leur dit, et ceux-ci
redoublèrent d’attentions. Lors d’une promenade dans un parc où ils nourrirent de majestueux cygnes, Etienne lui offrit un camée d’agate rouge de charmante facture, aux détails rehaussés d’or,
qu’elle portait au bout d’une chaînette d’or ; Louis lui fit présent pendant une visite à la galerie d’art Tuliard, qui proposait ce jour-là une exposition sur la lointaine Tahiti, d’un fin
bracelet de perles à trois rangs. Elle portait les deux bijoux avec une semblable joie, et avait même déclaré en riant qu’elle perdrait l’homme si elle perdait l’ornement. Cette innocente
remarque avait pourtant laissé des traces et semé l’amertume entre les deux soupirants.
Chacun se mit à inviter la jeune fille plus fréquemment, plus avidement. Le respect entre les deux hommes demeurait, mais non point la sereine compétition ; et l’idée même que l’autre pût avoir
Amélie devint insupportable. Etienne tenta même de subtiliser le bracelet alors qu’il prenait, tout tremblant, le poignet de la candide rosière.
Un lumineux après-midi de printemps, Amélie se rendit à une fête de jardin d’une amie, dont les parents – qui déploraient de n’avoir un fils, et les Grandchênaie le déploraient tout autant –
possédaient une immense propriété, une grande et riche demeure au milieu de prés bruissants, avec un petit bois ratissé chaque matin ; une rivière la traversait, enjambée par plusieurs ponts de
bois peint et verni. Le pique-nique, petit luxe moderne prisé des jeunes, prenait place près de l’un d’eux.
Aucun des deux soupirants n’était présent, Chastier étant un ‘clampin ingrat’ et Vigoroux un ‘vulgaire négociant’ – les hôtes avaient réussi à conserver leurs œillères comme leur fortune.
Amélie, accoudée à la balustrade au ponceau, rêvassait, faisant tourner son ombrelle blanche, jouant avec le pendentif à son cou, lorsque la chaînette se brisa sans crier gare. Surprise par le
poids soudain dans sa main – bien que le camée fût léger – elle la secoua, et vit la pierre tomber vers l’eau. Elle lança la main pour la rattraper, et ce mouvement brusque fit se dégager le
bracelet de perles, qui vola à la suite du pendant. La jeune fille plongea en avant, mais les bijoux avaient disparu dans l’onde.
De ce jour, elle ne parla plus jamais. Le choc dû à la perte des présents si chers à son cœur la plongea dans un profond mutisme ; l’on fit venir de la capitale les plus grands médecins mais
aucun ne put lui rendre la parole, et Amélie s’enfonçait de jour en jour dans l’atonie et la langueur maladive.
Un mois plus tard, les deux hommes, s’accusant chacun de la responsabilité de l’état catatonique de la jeune fille, se transperçaient l’un l’autre lors d’un duel.
avr08.